 |
Sans titre, pointe sèche, 14x21 cm, 2014 | | | |
Nonante jours…
Sofie Vangor est une artiste engagée. Dans
le sens d’une intense implication personnelle qui dépasse toute idée de transe
personnelle égotique pour préférer toucher au monde « transpersonnel ».
En effet, son travail autobiographique transmue ses virages de vie ou de mort
en de fulgurantes percées artistiques qui ébranlent toutes les illusions de
maîtrise de sa destinée. Son parcours personnel émaillé de pertes d’êtres chers
et de traversées du manque d’autrui, loin de l’avoir abîmée lui a fourni
l’occasion de rebondir. Grâce à sa ferveur artistique Sofie Vangor a toujours
déjoué trauma, impasse et désespoir. Optant pour la gravure, le textile
ou l’écriture, elle poétise le grave comme elle aime l’exprimer.
Pourtant après l’exposition abordant le
décès de sa sœur, Sofie se promet de quitter ce registre du
« grave ». La joie d’être enceinte, à peine 2 mois plus tard, la
confirme dans ce revirement vers une période plus douce. Travaillant
essentiellement sur la mémoire du corps, de son histoire ancrée dans son corps
physique et dans sa mémoire cellulaire, elle se projette dans des productions
artistiques plus légères. C’est sans compter avec le destin… Elle accouche
prématurément de 2 jumeaux et va se retrouver catapultée dans l’univers
hospitalier où elle séjournera, elle et ses enfants plus le père durant 90
jours ! La revoilà confrontée au choc de l’inattendu… Confrontée à ce fil
ténu entre la vie et la mort. Sa petite fille et son petit garçon sont de
constitution si fragile… L’un devra même être opéré sans certitude de réussite
de l’intervention. Pour supporter et s’ancrer dans la réalité de ce nouveau
monde qui l’éprouve, Sofie va écrire dans un carnet noir tous les menus faits
de chaque jour : les ml de son lait tiré pour ses petits, le peau à peau
où la détente n’est pas au rendez-vous, le relevé des nouvelles de la santé de
ses jumeaux, les hauts, les bas, les décisions médicales, les nuits passées au
couvent pour être au plus proche de ses enfants et assurer un maximum de temps
auprès d’eux…
Cet objet deviendra la matrice de sa future
exposition où elle interroge :
Comment
se préparer à la naissance ? Comment l’anticiper ?
Comment
se préparer à l’imprévisible ? Comment le traverser ? Comment en
revenir ?
Comment
en finir avec cette expérience? Comment la digérer ? Comment la
transformer en une occasion de partage et de réflexion ? Comment la
sublimer ?
Car il ne s’agit pas pour l’artiste de
simplement relater son vécu personnel pour boucler le choc traumatisant de
cette naissance mais de témoigner d’une réalité encore souvent méconnue des
risques de la prématurité. Tout au long de son immersion dans le service de
néonatologie, elle va rencontrer des mères qui, comme elle, vont découvrir les
arcanes de cet univers hospitalier, de cet univers d’attente entre vie et mort…
Au gré de leurs confidences, ces femmes vont évoquer leurs angoisses et leur
culpabilité de ne pas être arrivées au terme.
En elles, cependant va se révéler une puissance de guerrières pour
sauver leurs enfants en péril. Telles
des louves, elles seront à l’affût du moindre bruissement d’écho positif ou
négatif concernant leur nourrisson, prêtes à bondir si tout n’est pas tenté,
respecté, écouté. Dans la conception de son exposition, Sofie réserve un espace
pour certaines de ces mères qui ont vécu
pareille ou pire traversée qu’elle. L’idée est de leur donner une place
pour alimenter et diversifier les types de témoignages. Sofie Vangor,
professeur à l’Académie des Beaux Arts de Liège s’implique ici dans une mission
très délicate : donner sens et foi à un projet avec des femmes non
artistes mais qu’elle reconnaît comme paires au niveau de leur compétence à
partager un souvenir écrit, un objet imprégné d’une charge narrative et
émotionnelle, un éclat de couleur, etc. où la sincérité sera plus de mise que
la qualité du geste ou de la trace…
Pour cette exposition, Sofie va mêler des
techniques connues broderies et gravures à des médias nouveaux comme la vidéo.
Telles des pièces de puzzle, les techniques vont s’imbriquer progressivement
pour constituer l’unité chorale de son propos. L’unité de ces 90 jours !
90 jours, titre de son exposition.
La broderie comme faire-part de sentence…
Sur du tissu à vichy bleu et blanc est brodé le texte : « Demain, le
docteur… a décidé d’opérer… le cœur… » L’ambiance pastel se fissure. Annonce glaciale
contrastant avec les habituelles réminiscences heureuses du bleu ciel porté par
les nouveau-nés… La dentelle de la petite taie d’oreiller où la tête d’enfant
ne s’est pas encore posée frémit : « Quand l’enfant viendra t-il
s’abandonner au sommeil sans risque de
mort ? Sans angoisse maternelle penchée sur le berceau ? ». Choc
de l’annonce. Sofie raconte combien chaque nouvelle quotidienne pouvait devenir
claques quotidiennes vécues par elle et son compagnon. Elle dit aussi :
« Le tissu ouatine apparaîtra en souvenir des pansements et de la couleur
chair. Avec la transpiration comme un esprit habitant la matière. Il y aura des
broderies ovales, des représentations de couveuses tamisées comme des utérus
artificiels et beaucoup de travaux en horizontal pour exprimer la distance
vécue avec mes enfants lors des séparations… »
La gravure qu’affectionne Sofie Vangor sera
aussi de la partie. Mais l’artiste cherche des procédés nouveaux pour graver
partout. Entre ses cours à l’académie et la vie familiale avec ses 2 jumeaux,
toute parcelle de temps est précieuse. Sofie délaisse alors ses supports de
zinc et choisit des feuilles en plexiglas qu’elle peut emmener partout avec
elle. De sa pointe sèche diamant, elle grave sans relâche sur des morceaux de
plastic aux formes nouvelles. Le côté organique qu’elle privilégiait jusque-là
avec une prédilection pour la rotondité disparaît au profit de lignes
angulaires correspondant au régime strict tant du milieu hospitalier que du
milieu du couvent où elle a logé. Les bords de ses réalisations sont poncés
pour donner une atmosphère « tourbillon » à ses sujets, en lien avec
la perte de repères due à l’immersion forcée dans ces milieux où l’artiste
avait l’impression de ne plus être sur terre, extraite de la réalité dans une
sorte d’hôpital gratte-ciel.
Dans
le travail vidéo, le flou sera utilisé comme halo en souvenir de cette brume
perpétuelle planant autour de l’hôpital en cette période automnale où sont nés
ses enfants. Sorte de lévitation du monde ambiant. Cela s’apparente aussi au
moment juste après la naissance, où son corps succombant aux hémorragies s’est
momentanément anéanti… Il y aura 7 vidéos, des tableaux en mouvement. La couleur rouge sera présente, le
bleu aussi. Traces de ces couleurs dans sa mémoire : rouge-sang,
bleu-gant. Le cadrage sur son visage sera volontairement évité pour permettre
une plus ample identification de toute femme regardant la scène. Il y aura un
homme pour représenter le père. L’artiste s’étonne et se réjouit de ce retour
du corps réellement incarné. Elle a tant dansé plus jeune. A s’épuiser le corps
dans une recherche de maîtrise. Elle se dit que cet acharnement physique lui a
servi lors des longs temps de peau à peau parfois jusque 10 heures par
jour ! Cela lui demandait une énergie terrible de rester si longtemps
chargée de ses 2 bébés intubés, la tête emplie de craintes de mal les porter,
de mal leur donner, de tout le mal qui pourrait leur arriver…
« En
quittant les soins intensifs et le service de néonatologie, je me suis dit que
personne ne peut se rendre compte de cette réalité et de cette guerre pour
garder son enfant en vie… Alors, en tant qu’artiste j’ai pensé que je pouvais
contribuer à faire connaître ce qui se passe là… J’ai envie de profiter de la
journée de la prématurité qui aura lieu le 17 novembre pour développer un
tremplin sur le sujet. J’exposerai de fin octobre à fin novembre 2014 à la
galerie Flux, rue Paradis. Mes enfants auront 2 ans. »
Judith
Kazmierczak, Le 30 mars 2014.
 |
Sans titre, pointe sèche, 14x21 cm, 2014 |
|
|
|
 |
Sans titre, pointe sèche, 14x21 cm, 2014 |